La liturgie, enjeu crucial pour la kabbale.

 

 

La liturgie, enjeu crucial pour la kabbale.

9 février 2016

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Les juifs pieux prient trois fois par jour, sans même compter tous les actes quotidiens comme manger, boire, se laver les mains, etc… qui doivent être précédés ou suivis de bénédictions.. Les kabbalistes ont donc eu la bonne idée d’investir toutes les oraisons et de développer une impressionnante mystique de la prière. Des auteurs pré-zohariques comme Azriel de Gérone ont su occuper ce créneau avec intelligence[1], rendant la kabbale quasi-inséparable de la liturgie quotidienne. Cette tendance ne perdra rien de sa vigueur même au XVIe siècle, lorsque la kabbale de Safed, dite lourianique en raison du nom de son fondateur, aura achevé de régenter les esprits. Un homme comme Cordovéro statuera qu’avant de réciter une prière, quelle qu’elle soit, il convenait de la faire précéder d’une oraison jaculatoire en langue araméenne qui commençait ainsi : En vue de l’union du Saint béni soit il et de sa Présence (Shekhinteh), de Sa rigueur et de Sa miséricorde, afin de réaliser l’union des lettres du Tétragramme, béni soit-il, par une union parfaite, au nom de l’ensemble d’Israël, nous nous apprêtons à… Cette formule, toujours en vigueur, faisait désormais figure d’introduction obligatoire si l’on voulait que la prière de l’orant fût bien orientée.

De quelle orientation peut-il s’agir? Comme les kabbalistes admettaient l’existence d’un monde séfirotique intra-divin réparti en dix entités (= les sefirot), ils considéraient que les différentes parties des prières quotidiennes devaient être «orientées» ou «adressées» vers tel niveau séfirotique plutôt que tel autre. C’était assez compliqué mais les kabbalistes se faisaient volontiers les guides des fidèles dans ce domaine.[2]  Ils nommaient cela le mystère de la foi, en araméen raza de-méhémnouta. On n’entrera pas dans les détails ici. Mais il faut savoir que les choses devenaient inextricables lorsqu’il était question de l’Ein-sof (le sans fin, le sans nom, le Deus absconditus) qui, lui, transcende même l’univers séfirotique auquel s’adressent pourtant les prières. Et dans ce cas, l’orant moyen était bien en droit de se poser la question suivante : mais qui est donc le Dieu d’Israël ? Et d’attendre une réponse qui soit  à sa portée.

La littérature zoharique comprend plusieurs strates qui se sont agglutinées les unes après les autres, autour d’un noyau central, comme les fines lamelles d’un oignon. Une strate nommé Tikkuné Zohar (Additifs du Zohar) en fait partie et nous en extrayons un important extrait.

Voici la traduction française d’un long passage en araméen des Tikkuné Zohar (foL 17b), postérieurs aux autres strates de cette littérature, attribuées à l’auteur principal, Moïse de Léon.

Ce texte est imprimé depuis des siècles en tête de tous les livres de prière de rite séfarade ou polonais.  Il est lu avant tout office religieux de la semaine, excepté celui du soir. Comment ce texte, issu du Moyen Âge, a pu réussir une telle percée, reste un mystère. Certes, les kabbalistes y déploient un savoir-faire remarquable : c’est leur mentor, le prophète Elie, celui là même qui est responsable des révélations faites aux kabbalistes, qui prend la parole  le premier..

Le texte débute par une adresse à Dieu, appelé maître des mondes, ce qui est une expression rabbinique classique. Car les kabbalistes veillaient à recourir à la même terminologie que les rabbins pour n’offusquer personne. Mais dès la ligne suivante, on voit bien qu’on n’est plus dans la même sphère théologique :

«Elie le prophète, de pieuse mémoire, a commencé son homélie par ces termes : 

Maître des mondes !

 Tu es Un mais non point par le nombre, Tu es le plus Eminent de tous les éminents, le plus Occulte de tous les occultes, aucune spéculation n’a prise sur Toi. Tu as fait émaner dix mesures que l’on nomme les dix sefirot, afin de diriger par elles des mondes occultes qui ne se manifestent pas et des mondes qui se manifestent.  Et par elles tu te dérobes au regard des humains. C’est Toi qui es leur (aux sefirot) lien et trait d’union. Comme Tu es à l’intérieur, quiconque opère une séparation entre l’une et l’autre de ces dix (sefirot), sera considéré comme s’il avait fait cette séparation en Toi-même. 

 

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Ces dix sefirot procèdent suivant une hiérarchie : l’une est grande, l’autre petite et l’autre  moyenne ; c’est toi qui les diriges mais Toi personne ne Te dirige, ni d’en haut, ni d’en bas ni d’aucune autre direction. Tu as fait émaner pour elles des vêtements d’où s’envolent les âmes destinées aux humains. Et Tu as (aussi) fait émaner des corps correspondant aux vêtements dont ils se couvrent et qui se dénomment selon l’ordre suivant : 

HESED, la grâce, c’est le bras droit ; GEVOURA, la bravoure c’est le bras gauche ; TIF’ERET, la magnificence, c’est le tronc. NETSAH (l’éternité) , HOD (la splendeur) symbolisent les deux cuisses. YESOD, le fondement, c’est l’extrémité du corps, c’est-à-dire le signe de l’alliance sacrée. MALKHUT, le royaume, c’est la bouche, on l’appelle en l’occurrence la doctrine de la bouche (la Tora orale) . HOKHMA, la Pensée à l’intérieur. BINA, le discernement, c’est le cœur (siège de l’intelligence), c’est par elle que le cœur comprend. 

Mais à propos de ces deux-là il est écrit :  Les mystères sont à l’Eternel, notre Dieu. (Deut. 29 ; 25) KETER ELYON, la couronne suprême, c’est la couronne royale au sujet de laquelle il a été dit : à partir du commencement il annonce la fin (Isaïe 46 ;10). Mais c’est aussi la nuque (le nœud) des tefillin. Vue de l’intérieur, ce sont les lettres du Tétragramme qui sont la voie de l’émanation par laquelle est irrigué l’arbre ainsi que ses branches et ses rameaux. Comme l’eau qui irrigue l’arbre afin qu’il grandisse grâce à cette irrigation.

Avant de commencer à réciter ses prières, l’orant doit se représenter cette image séfirotique de la divinité et admettre en sa créance qu’elle a la forme de l’homme primordial (Adam kadmon) dont chaque membre devient le siège d’une séfira. Mais cette divinité à laquelle on s’adresse n’en demeure pas moins occulte puisque aucune pensée ne peut l’appréhender et qu’elle est le plus occulte de tous les mystères… Mais le texte tient à rester dans le terrain rabbinique puisqu’il s’en réfère aux lettres du nom Tétragramme de Dieu, qui deviennent les voies de l’émanation sacrée, indispensable au maintien en vie de l’univers. Sans ce flux vivifiant venu des régions supérieures, aucun monde ne pourrait subsister. Dans le paragraphe suivant, l’auteur trahit sa provenance médiévale -et non point antique, comme on tentait de le faire croire- puisqu’il recourt à une terminologie empruntée à la philosophie judéo-arabe post-maïmonidienne (la cause des causes, l’agent des agents) : 

    Maître des mondes !

    Tu es la Cause des causes, l’Agent des agents qui abreuve cet arbre par cette source ; et cette source est comme l’âme vis-à-vis du corps, ce qui signifie qu’elle est un principe vital pour le corps. Rien n’est à Ton image ni à Ta ressemblance parmi tous les corps, que ce soit d’un point de vue interne ou externe.

    Tu as créé les cieux et la terre et Tu en as fait sortir le soleil, la lune, les étoiles et les constellations. Et sur terre,  (tu as créé) des arbres, des prés, le Jardin d’Eden, des végétaux, des animaux, des volatiles, des poissons et des hommes, afin que les êtres supérieurs et les êtres inférieurs les connaissent et s’en servent. Et comment il se manifeste tant auprès des êtres supérieurs que des êtres inférieurs, mais nul n’a la moindre science de Toi. Hormis Toi, (il n’existe) pas d’unité, ni dans les êtres d’en haut ni dans ceux d’en bas. Et Tu es reconnu comme étant le maître de Tout.

 

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    Toutes ces séfirot, chacune porte un nom connu par lequel les anges sont dénommés. Mais Toi, Tu n’as guère de nom connu car tu couvres (ou remplis) tous les noms.  Or, Tu es la perfection de tous. Mais si tu les quittes, leurs noms restent comme des corps inanimés. Tu es Celui qui sait mais qui ne sait pas par la science, Tu es Celui qui comprend mais non point par le discernement ; il n’existe pas pour Toi de lieu de science (que l’on puisse connaître). On peut uniquement manifester Ta force et Ta puissance aux humains afin de leur montrer comment Tu diriges l’univers par le jugement et la miséricorde qui sont la justice et la clémence, suivant les œuvres des humains. DIN, le jugement c’est la bravoure, MISHPAT, le verdict, c’est l’axe médian, TSEDEQ, l’équité, c’est le royaume sacré, (Les plateaux de ) la balance de l’équité sont les deux appuis de la vérité. TSEDEQ, c’est le signe de l’alliance. Tout ceci pour montrer le régime de l’univers. … Mais il y a une  équité occulte qui est le verdict et un jugement occulte qui est la clémence. Or, nous ne disposons d’aucune science de tout ceci.

 

    Ce que l’on peut retenir de ce passage si foncièrement mystique, c’est qu’il établit un nouveau mode de piété et d’adoration de Dieu. Celui-ci est présenté comme l’âme de son monde, ou plutôt de ses mondes. On sent ici une resucée de la théorie aristotélicienne qui voit en l’âme l’entéléchie du corps. L’auteur s’en réfère clairement à cette opposition si chère aux néo-platoniciens médiévaux Mais l’essentiel est toujours cette occultation de la divinité que l’on tente de camoufler au mieux afin de donner à l’orant l’impression (réelle) qu’il s’oriente vers une théologie très différente du rabbinisme classique. Enfin, ce passage établit avec une certaine emphase la transition entre Elie le prophète qui se situe au début de l’exposé, et rabbi Siméon ben Yohaï, symbole insurpassable de l’humanité mystique. Ce rabbi Siméon est seul autorisé à sortir des sentiers battus pour frayer aux autres la voie vers la théologie mystique. Il ne l’a, certes, pas inventée mais simplement redécouverte car il est le seul à avoir reçu la permission de le faire. 

    LEVE-TOI O RABBI SIMÉON et que les paroles (de la Tora) reçoivent de toi une interprétation nouvelle car tu es habilité à révéler des secrets occultes, ce qui fut interdit à tout autre homme de révéler, à ce jour. 

    RABBI SIMÉON se leva et commença son homélie par ces termes : 

    A Toi Dieu, la grandeur, la bravoure etc… (Chroniques I 29 ; 11) Etres supérieurs écoutez : il s’agit des gisants d’Hébron (les Patriarches) et du Berger fidèle (Moïse) . Sortez de votre léthargie. 

Réveillez-vous et entonnez des chants d’allégresse, O habitants de la poussière : ce sont les Justes qui s’originent du côté dont il est dit : je suis endormie mais mon cœur veille (Cantique des Cantiques 5 ; 2ss) . Mais ils ne sont pas morts . C’est pour cette raison qu’on dit à leur sujet :  Réveillez-vous et entonnez des chants d’allégresse… Toi, le Berger fidèle (Moïse) et vous, les patriarches, réveillez vous et entonnez des chants afin de réveiller la Shekhina qui est endormie dans l’exil (Galut) car jusqu’ici, tous les Justes dormaient d’un sommeil éternel.  Aussitôt la Shekhina s’adresse au Berger fidèle et lui dit  trois mots: Lève-toi, O Berger fidèle car c’est à ton sujet qu’il est dit : Le son de mon bien-aimé (DODI) qui frappe, devant moi avec ses quatre lettres. Et il dit par elles : ouvre moi, ma sœur, ma compagne, ma colombe, ma parfaite… Car, O fille de Sion, ton péché est terminé, tu ne seras plus exilée. (suite du verset du Cantique des Cantiques) : … car ma tête (mes cheveux) est pleine de rosée. Que signifie pleine de rosée ? C’est le Saint béni soit-il.

Tu as calculé que depuis le jour où notre Sanctuaire fut détruit  et où nous nous rendions pour y siéger, nous n’avons plus pu nous y rendre aussi longtemps que Toi (la Shekhina) tu es en exil. La preuve en est que ma tête (cheveux) est pleine de rosée.

    La perfection est à Lui et la vie est à Lui, c’est TAL (la rosée) et ceci est la Shekhina qui n’a pas la même valeur numérique que TAL, mais plutôt  de YOD (20) HE (6) WAW (13) qui correspond à la valeur numérique de TAL (= 39) Ce qui remplit la Shekhina de toutes les sources supérieures.

Aussitôt le Berger fidèle se leva, suivi des saints patriarches. Jusqu’ici le secret de l’unité. 

Même si les orants ne comprenaient  ni la langue araméenne de ce passage, ni, surtout toutes les implications de sa symbolique mystique, ils ne pouvaient échapper à un charme si envoûtant. Ce passage ressuscite (c’est bien le cas) les patriarches, fondement de l’histoire biblique d’Israël, et Moïse, qui rapporta la loi du Dieu du Sinaï. Même si les appellations de Dieu sont empruntées à une terminologie indéniablement aristotélicienne ou néoplatonicienne, les kabbalistes ont pris soin de la dépouiller de toute connotation philosophique. Nul ne cherche à faire ici du législateur Moïse un philosophe. Le credo des kabbalistes s’accordait sans peine avec la piété naïve des simples

Il en allait tout autrement pour les philosophes qui n’ont jamais eu droit de cité dans le livre de prière, à l’exception des treize articles de fois de Maimonide, déclamés à la fin des offices religieux du vendredi soir. La kabbale, quant à elle, avait totalement imprégné la liturgie de sa religiosité et de sa conception séfirotique de la divinité.


[1] Cf. Gabrielle Sed-Rajna,  Azriel de Gérone ; commentaire sur la liturgie quotidienne. Leyde, Brill, 1974 qui offre une traduction commentée du texte hébraïque.

[2] Pourtant, un accident des plus graves s’est bel et bien produit avec Sabbataï Zewi qui, bien qu’ayant étudié régulièrement les textes mystiques, se demanda un jour quel pouvait bien être le Dieu de Jacob (d’Israël) ?  avec les résultats désastreux que l’on sait.

Maurice Ruben HAYOUN

 

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MRH petit

 

 

 


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